22 mai 2026
Pour qui travaillent les journalistes #16
« Révéler ce qui nous lie »par Julie Brafman
Julie Brafman, journaliste et écrivaine, lauréate du Prix Albert Londres en 2025, partage son expérience de chroniqueuse judiciaire. Derrière la vision simpliste d’une justice rassurante et la tentation de désigner des « monstres », elle dévoile un univers fait d’existences cabossées, où les frontières s’effacent. Témoigner devient pour elle le moyen de refuser la stigmatisation et l’oubli, un acte essentiel pour « recoudre l’humanité » et empêcher que les mêmes violences se répètent.
Je me souviens de la première fois, il y a plus de quinze ans. J’étais stagiaire dans un hebdomadaire et, ce jour-là, j’avais tellement peur de me tromper de salle, de ne pas trouver où m’asseoir, de ne rien comprendre, de ne pas parvenir à restituer ce à quoi j’assistais, bref j’avais tellement peur que j’étais arrivée très en avance. A l’époque, le tribunal correctionnel de Paris était encore situé au palais de justice sur l’Ile de la Cité. Côté droit du grand bâtiment, il existait même une charmante buvette avec des sièges en velours où les robes noires trinquaient (ou faisaient la tronche) selon le vent d’un verdict. Mais pas le temps de boire un café, j’étais montée directement au premier étage pour chercher la salle des comparutions immédiates. Quand je suis entrée, elle était encore vide, les magistrats de la session précédente s’étaient retirés pour délibérer. Une dame, cheveux en vrac et mine fatiguée, patientait seule dans le box des prévenus. Elle murmurait des prières éplorées en balançant doucement son corps face à une statue de la justice aux yeux bandés. La mémoire est facétieuse car, aujourd’hui, j’ai oublié quel était le procès que je venais couvrir – pourtant c’était le premier – je me souviens seulement de cette image : une petite dame qui chuchote de trouille face à grande dame en marbre qui la toise avec sa balance. C’était donc ça la justice.
Après avoir pigé pour plusieurs magazines puis avoir travaillé pour l’émission Faites entrer l’accusé, j’ai été embauchée à Libération en 2016 pour couvrir la rubrique justice. Peut-être parce que j’ai le luxe d’être rattachée à une rédaction et la liberté de choisir mes sujets, je me demande plus fréquemment pourquoi j’écris que pour qui j’écris. Rattachée au service Enquêtes, je voyage de cour d’assises en cour d’assises dans des villes où je ne vois rien d’autre qu’un palais de justice et son troquet du coin. Je sillonne la France du crime, je m’assois dans des salles d’audience lambrissées ou décorées d’improbables tapisseries modernes, je sors mon stylo plume et je plonge. Parfois un jour, deux jours, une semaine ou des mois comme pour le procès des attentats à Paris. Je suis une journaliste un peu particulière car je ne pose pas de questions. Ce sont les autres qui le font à ma place, les magistrats et les avocats. Je me contente d’écouter le malheur humain. J’écris sur le minuscule, sur ce qui se trame entre quatre murs. J’écris pour raconter les frontières intérieures mouvantes et les vies cabossées.
J’écris parce qu’il faut, je crois, chercher à comprendre pour ne plus reproduire
Un monde gris
Dans une cour d’assises, les choses sont géographiquement bien distribuées. Il y a une travée centrale qui sépare les accusés des parties civiles. Il y a une estrade où sont assis ceux qui les jugent. Elle est un peu plus haute que le reste, les avocats espiègles appellent ça l’«erreur de menuisier». Eux, justement, sont un peu partout dans la salle d’audience pour porter la voix de ceux qu’ils représentent. Quant aux journalistes, ils sont assis dans un box dédié ou sur les bancs du public. Lors d’un procès, il existe donc une géographie immuable. Pourtant cette travée qui distribue impeccablement le bien et le mal n’est en rien une muraille. Tout se brouille. Tout se confond. Le monde judiciaire est fait de gris, de compromis, de revirements. Comme les autres protagonistes, le chroniqueur judiciaire, sur son banc pas très confortable, se laisse emporter par le flot de paroles, par l’ennui, les larmes, les rires ou les silences. Il a parfois la boule au ventre ou la gorge nouée. Il doit être perméable, poreux, se laisser traverser par les voix et les sentiments. Sans jamais chavirer. Le soir, quand il regagne sa chambre d’hôtel, lourd d’un poids d’encre et de notes en vrac, il écrit comme on recoud l’humanité. Il remet en l’état le chaos du monde. Et tente de se frayer un chemin dans ce théâtre de grandeur et de misère, de banalité et de lumière, que sont les assises. Ici, il n’existe d’autre vérité que celle estampillée «judiciaire».
Je me souviens à Angers de cette accusée aux cheveux couleur paille et à la frimousse d’enfant têtue, faisant voltiger sa queue de cheval pour dire «non». «Non», elle n’avait pas tué son père. Elle avait une cinquantaine d’année, se taisait quand il fallait parler, s’embourbait dans des explications tarabiscotées, souriait trop, rigolait trop, mâchouillait son chewing-gum et s’engageait dans de vaines joutes verbales avec le président. Elle chaussait ses lunettes pour regarder les photos du cadavre de son père. Puis les ôtait, sans réaction. Elle s’exprimait très bien. Mais elle comprenait tout de travers. Elle ne croyait pas en la justice. Alors pendant de longues années, elle n’avait pas révélé les douze années d’inceste qu’elle avait subi. Face aux jurés, elle avait enfin livré quelques bribes de son «enfance misérable». Je me souviens de ses mots ravalés et de sa solitude absolue puis de l’aveu final du paricide. Michèle était victime et bourreau. Elle aurait pu s’asseoir à droite ou à gauche.
Comprendre pour ne plus reproduire
Magie d’un tirage au sort, chacun peut être convié à gravir l’estrade et à devenir juré lors d’un procès, écopant de la charge écrasante de présider à un destin. Si la justice est rendue au nom du peuple, le peuple la connaît mal. Qui est déjà entré dans une salle d’audience ? Qui sait comment fonctionne un procès ? Aux assises, j’ai suivi les itinéraires d’une jeune mère qui avait tué son bébé parce qu’elle avait peur, d’un vieux braqueur qui aimait beaucoup les diamants, d’une pyromane à la lisière de la folie, d’un mari qui avait empoisonné son épouse pour ne pas qu’elle vende leur maison, d’une petite fille qui avait tué son grand-père ne supportant pas de le voir souffrir, d’un tueur de DRH, d’un médecin violeur d’enfants… Pendant des jours, jusqu’au verdict, des vies se dessinent, s’épuisent, basculent ou renaissent. Comme il est interdit de filmer ou d’enregistrer, sans le chroniqueur, petite souris dans la boîte noire, le déroulé resterait méconnu. J’écris pour que la justice ne soit pas un no man’s land, pour relater comment, collectivement, nous avançons dans les ténèbres, comment des hommes en jugent d’autres, comment nos rituels conjurent nos violences. J’écris parce qu’il faut, je crois, chercher à comprendre pour ne plus reproduire.
Les monstres n’existent pas
Souvent celui qui prend place dans le box des accusés n’est pas à la hauteur de son crime. Un sentiment de déception s’empare du public lorsqu’entre dans la salle d’audience l’accusé qui a défrayé la chronique et dont le visage était jusque-là inconnu. «Alors c’est lui», entend-on depuis les bancs du public. Même ceux qui ont semé l’effroi le plus total semble décevants. Le tueur en série Michel Fourniret ressemble juste à un vieil homme. Le menteur national, Jonathan Daval, accusé d’avoir tué sa femme, est un type chétif et perdu. A l’ouverture du procès d’Amélie Rabilloux, jugée en 1952, pour l’assassinat de son mari, Jean-Marc Theolleyre, l’illustre chroniqueur judiciaire du Monde – dont les articles sont des bijoux de narration – avait écrit : «Sous la morne lumière de la salle des assises de Versailles, Amélie Rabilloud vient d’entrer. Elle n’a rien pour elle que son insignifiance. Tout est médiocre, pauvre, ingrat: les cheveux au teint de cendre, le regard passif sous des paupières épuisées, la joue sans relief et, sous la peau jaunâtre, contre l’oreille, ce muscle qui périodiquement se contracte comme un tic». Amélie Rabilloud avait dépecé son mari et elle emportait chaque jour, dans son sac à provisions, un morceau de son corps pour le jeter. J’y pense souvent à cette phrase : «Elle n’a rien pour elle que son insignifiance».
J’écris parce que je crois profondément que les monstres n’existent pas, qu’il n’y a pas «d’inimaginable», de hors champ ou de hors monde. Sans médiatisation, la justice risquerait de se refermer sur elle-même, elle serait technique et froide, réduite à des débats d’experts et coupée des citoyens. Elle serait un pouvoir opaque ou un fantasme collectif. Elle serait une grande dame avec sa balance face à une petite dame qui pleure et dont on ne saurait rien. J’écris pour l’histoire, celle sans majuscule. Pour toutes les histoires car elles sont ce qui nous lie, les milliers de fils qui nous attachent les uns aux autres. Même dans le noir.
Diplômée de l’Institut français de presse et de Sciences Po Paris, Julie Brafman est chroniqueuse judiciaire à Libération depuis 2016. Elle a commencé sa carrière comme pigiste pour VSD, L’Obs, Slate, L’Express… avant d’être réalisatrice pour l’émission Faites entrer l’accusé sur France 2.


