L’heure est à l’examen de conscience, aux commissions de réflexion ou d’enquête. En ligne de mire, le service public et son information. Décidément, la tourmente actuelle qui souffle sur le monde n’aura rien épargné. A commencer par l’info. Quoi de plus évident ? La question de la vérité est centrale pour les démocraties. Tandis que pour leur contraire, elle est un leurre. Les interrogations sont multiples, elles explorent les sujets les plus concrets comme le financement, mais aussi tout un ensemble de notions débattues depuis bien longtemps. Ainsi la neutralité, l’objectivité, l’équité, la légitimité, la diversité…Parmi elles, l’impartialité semble retenir une bonne part de l’attention. De quoi parle-t-on ? Qu’est-ce que cette notion, pour le journalisme ? Tentatives de réponse, en empruntant les chemins de l’Histoire, même si l’auteur n’est pas historien. Oublis et erreurs sont donc plus que possibles…


Chapitre I. Oui, un journal des impartiaux a existé

Et si l’on trouvait en kiosque ou en ligne « Un journal des impartiaux » ? Il y aurait à coup sûr de quoi satisfaire les sages de l’Arcom (Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique)

On le sait, l’institution a lancé une enquête concernant « l’impartialité » dans les médias, et plus particulièrement dans le service public d’information. Ce réjouissant « journal des impartiaux » a bel et bien existé. Mais, il présente un inconvénient de taille. Sa publication date de l’année 1790, et elle n’a pas dépassé la fin de cette même décennie. Pour autant, comme d’autres épisodes de la presse française, cette feuille vaut qu’on s’y attarde. Si peu appréciée soit-elle par le milieu journalistique, l’Histoire peut néanmoins apporter quelques lumières. Et cela tout particulièrement en ces temps d’actualité brûlante où l’impartialité connait un extrême regain d’intérêt. Brûlante comme le tournage en « loucedé » d’un rendez-vous autour d’un café réunissant deux journalistes connus du grand public et – en partie – appartenant au service public, avec deux membres du Parti socialiste. Ajoutez quelques mots extraits de l’enregistrement de la conversation, comme « Nous, on fait ce qu’il faut pour Dati, Patrick et moi » Et voilà que se soulève une tempête, pire une tourmente, venue principalement des médias conservateurs comme on dit aujourd’hui. De quoi remettre au goût du jour les débats que connait le journalisme depuis son apparition. Avec cette cohorte de devoirs déontologiques et les mots clés qui les désignent : neutralité, objectivité, transparence, pluralité, honnêteté, diversité… La notion d’impartialité est l’une de ces exigences. A tort, d’aucuns la pensaient quelque peu passée d’âge, à l’instar de ce qui d’habitude est perçue comme son inverse, l’engagement. Valeur essentielle pour les uns, notion dépassée à l’âge du numérique pour les autres. Tentons au moins d’en saisir quelques bribes de trajectoire historique, façon de tenter de comprendre de quoi l’on parle. C’est du moins ce que l’on espère.

Car l’impartialité a bel et bien une histoire. C’est même une « impartialité de toute sorte » qui s’offre à l’explorateur du concept. Les Domaines sont multiples et les conceptions ne le sont pas moins.

Et d’abord, afin de boucler le chapitre politique et révolutionnaire, il y eut bien un « club des impartiaux ». Entendez un parti. Oui, un comble quand on fait le choix de ne pas prendre parti !  Et ce groupe politique étonnant, de se donner son organe d’information. Reconnaissons qu’il fallait une certaine audace pour créer un « journal des impartiaux » en pareil moment. A première vue, cela tenait même de l’incongruité quasi suicidaire. A première vue seulement, car ces impartiaux étaient en réalité d’inspiration monarchiste et parlementaire. Considérant que la révolution était faite, mieux valait selon eux, que le peuple s’arrêtât là. Dès ses premières éditions, la publication fait connaître en février 1790 son credo éditorial : « Ajouter un nouveau journal à ceux qui existent est une tâche difficile. Faire un journal qui soit véritablement impartial est plus difficile encore… Dans ce moment, toutes les passions sont égarées, et nous devons paisiblement dire à chacun : « entendons-nous… » Au fil des parutions, à savoir deux fois par semaine, les arguments de l’impartialité laissent un goût de « déjà vu », genre retour vers le futur. Qu’on en juge, on y parle de respect de la constitution, de situation budgétaire périlleuse pour le pays, d’une nécessaire marche de la raison. On croirait entendre nombre de nos responsables politiques. Placé sous la houlette d’un esclavagiste, Pierre-Victor Malouët, le journal a pour devise : Justice. Vérité. Confiance. Au quinzième numéro, « la difficulté » évoquée au premier jour semble être sur le point de l’emporter. De fait, la fin est là. Les efforts des impartiaux sont qualifiés « d’inutiles » par celui-là même qui tient la plume. Son constat est plus qu’amer : « …l’excès des malheurs publics et des crimes a si malheureusement souillé une révolution faite pour être si belle, si belle et si douce. » La petite troupe ferme donc boutique. On aura compris que cette impartialité était toute politique. Son seul but revendiqué était de retrouver « l’ordre » à défaut de ce que nous appelons aujourd’hui « stabilité ». Surprise de l’histoire, parmi les impartiaux se tenait en bonne place un certain François Henri de Virieu. Le grand ancêtre de celui qui dans les années 1980 anima pendant près de 10 années sur Antenne 2, « l’Heure de Vérité », une émission…politique. Impartiale ? A qui le souhaite d’en juger, les travaux universitaires ne manquent pas à ce sujet…

Platon

Thucydide

Chapitre II. L’impartialité, aux sources de l’antiquité

Précisément, est-il possible de retracer la naissance du principe d’impartialité et les mutations qui ont suivi ? Comment l’absence de parti pris, est-elle devenue cette préoccupation devenue valeur du journalisme ?

Cela n’étonnera pas, cette préoccupation est apparue bien avant l’existence de la presse. C’est la justice et le récit des événements passés qui ont les premiers placé ce concept comme condition à leur exercice. On connaît d’ailleurs les expressions telles que « l’impartialité des juges » ou « l’impartialité des historiens » comme sujets récurrents d’exigence politique et scientifique. L’une et l’autre ont à voir avec l’établissement des faits. Couple indissociable de l’impartialité et de la vérité, l’une souvent comprise comme permission de l’autre.

En 2009, une question posée aux aspirants bacheliers n’est pas sans évoquer notre sujet : « L’objectivité de l’histoire suppose-t-elle l’impartialité de l’historien ? » Et pour nous d’imaginer la reformulation suivante : « l’objectivité de l’actualité suppose-t-elle l’impartialité du journaliste ? »

En guise de réponse pour ce qui est de l’histoire, la plupart des correcteurs (en ligne) suggéraient trois parties. Elles sont certes traditionnelles, mais éclairantes dans la synthèse qu’elles procurent à cet incessant débat. Et donc au nôtre qui ne l’est pas moins, terriblement incessant. D’abord, est-il suggéré, l’historien se doit d’être objectif, puis il y a cette contingence que celui-ci reste néanmoins humain malgré lui, avec toutes les difficultés que suppose l’histoire, enfin l’historien se doit, en relatant les faits tels qu’ils ont été, de rendre justice. (source sites 20auBac, et G.G.Granger Pensée formelle et sciences de l’homme) On le voit, ces quelques « recommandations » pour garantir une bonne écriture de l’Histoire s’appliquent aisément à ce qu’on appelle aujourd’hui l’information de qualité. Il est vrai que l’Histoire côtoie l’information et vice versa. D’ailleurs, certains de ces professeurs du numérique de rappeler l’enseignement d’Hérodote et Thucydide dans l’art du récit, art pratiqué en partage avec les journalistes. Avec cette particularité revendiquée par l’auteur de la guerre du Péloponnèse, d’être un apatride et donc de jouir d’un point de vue privilégié, une sorte de garantie de neutralité pour raconter l’affrontement entre Athènes et Sparte. Thucydide, serait ainsi le père de l’impartialité avec son extrême souci de la rigueur ? Précisément, aux historiens d’en débattre, ce qu’ils font abondamment…

L’antiquité apparaît ainsi comme source première de la question du non-parti-pris. En matière de justice l’interrogation y est encore plus vive, plus dramatique, et osons le mot, plus philosophique. Un article de Julie Allard intitulé « L’impartialité au cœur de l’autorité du juge » est sur ce point très instructif. L’autrice rappelle le retentissement d’un très vieux contentieux. « Platon, écrit-elle, a été hanté toute sa vie par le procès de son maître Socrate et par l’injustice dont il a été selon lui victime ». « Victime » de la partialité des ceux issus du peuple qui ont jugé le philosophe, lui l’unique détenteur de la vérité selon Platon. Et le raisonnement est le suivant : ce jugement est forcément subjectif, puisque, seuls de « purs esprits » peuvent se tenir à l’écart de toute subjectivité. Avec « les purs esprits », on peut être assuré qu’ils ne sont pas influencés « par les sentiments, les opinions, les convictions, les émotions ». Julie Allard ajoute qu’ainsi pour Platon, « la raison sauve de la subjectivité ». Et nous voilà en présence de la « pure application » du principe, avec néanmoins un problème de taille. Car Platon parle ici des morts, ou de Dieu. De parfaits « désincarnés », uniques acteurs envisageables selon lui, pour mettre en oeuvre une absolue impartialité. Celle-ci suppose donc que l’on est mort ou divin. L’affaire semble complexe. Mais, chemin faisant, le 18é siècle, est venu suggérer un troisième état idéal pour rendre LA justice : être une machine, la fameuse « bouche qui dit le droit » chère à Montesquieu. Lors de récente affaires politico-judiciaires, cette expression a d’ailleurs été souvent remise au goût du jour. Dispositif rêvé en effet puisque sans polémique, vierge de toute influence, où les magistrats sont interchangeables… Comme une IA avant l’heure…

Grande époque décidément où, comme le rappelle la magistrate Madeleine Gaboriau dans un article très personnel, intitulé « de l’impartialité des juges et de la justice en France », le concept d’impartialité a fait son entrée dans la première version du dictionnaire de l’académie française en 1740, fut-ce au prix d’une tautologie : « Impartialité, Qualité de celui qui est impartial. L’impartialité est une qualité essentielle à un bon Juge, & à un bon Historien ». L’acte de juger ou de raconter les événements passés est ainsi mis en avant. Mais à aucun moment ou presque l’enquête indispensable pour établir les faits, n’est évoquée par les grands théoriciens de l’époque. Le juge et l’historien ont pourtant recours l’un et l’autre aux divers éléments rassemblés par le travail d’investigation. Soit par les forces de police, censées constituer des preuves tels que des aveux, ou divers documents, soit par l’analyste du passé avec son recours aux archives, aux témoignages… Bref, le laborieux travail de recueil des bien connues pièces à conviction qui n’auront jamais si bien portées leur nom. Cet aspect-là est donc comme gommé, passé sous silence au profit des figures du juge ou de l’historien qui englobent l’ensemble du processus qui conduit à leur décision, à leur narration. A leur production de vérité partiale ou impartiale. Cette polarisation tend alors paradoxalement à écarter de la question de l’impartialité l’étape préalable de l’enquête. Elle est finalement peu questionnée dans ses méthodes comme dans ses orientations. C’est aux figures de proue du juge comme de l’historien d’en répondre d’abord, au premier chef. Les débats, les polémiques, leurs sont réservés, à eux qui incarnent deux fonctions essentielles pour les pouvoirs de toute nature, qu’ils soient princes ou possédants, celles de juger et/ou de raconter l’histoire.

Et depuis, les controverses n’ont jamais cessé. D’autant qu’est apparu un siècle plus tard, la presse, un acteur nouveau, dont la puissance politique a provoqué un séisme au pays des producteurs de vérité. Ce pays si exposé aux rapports de force.


Chapitre III. Impartialité et presse doctrinaire

La presse, on va le voir, va devenir indissociable de la démocratie. Elle qui pour la première fois mit précisément en scène, des enquêteurs, des chercheurs de vérité, des professionnels des faits. Et la profession s’est organisée au fil des décennies en prenant ses distances avec un vieux monde. Pour le journaliste Stéphane Lauzanne (collaborationniste durant la seconde guerre, il écopera d’une peine de 20 ans de prison) « Sa majesté La presse », comme il l’appelle à l’époque dans son ouvrage éponyme, occupe deux résidences bien distinctes. Un pavillon de chasse et, précise-t-il, une usine. Dans le pavillon de chasse elle fait de la polémique, dans l’usine, de l’information.

De fait, pour sa majesté, tout a d’abord commencé par le « pavillon de chasse » autrement dit le journal d’opinion, voire de combat considéré comme une des forces de l’esprit national, affirme l’auteur. Il règne comme une odeur de poudre dans cette demeure-là. Par définition, on se moque bien de l’impartialité. En ce début 19è siècle, les journaux ne sont donc pas ceux que nous connaissons aujourd’hui. Leur exercice quotidien repose sur la confrontation d’idées, politiques, littéraires, ou artistiques. Les titres sont innombrables, et évocateurs, le Journal des Débats, La Bataille, le Chambard, l’Action Française… Ils se situent entre politique et littérature comme le souligne l’historien Christian Delporte dans son ouvrage, « les journalistes en France, 1880- 1950 ». Le journal est à cette époque, avant toute chose un outil d’expression dont la caractéristique, le moteur, est d’être partial, car il est au service comme le précise C. Delporte, d’un homme, d’une faction, d’un parti, d’un régime, mais aussi d’une philosophie…

L’on parle volontiers de « presse doctrinaire » pour qualifier tous ces organes de propagande qui ne vont cesser de fleurir dans la France de la Révolution jusqu’à la troisième république. Et C. Delporte de décrire le mode opératoire de celui qui écrit pour au moins égratigner : Étranger à toute conception neutre de l’information, l’auteur use de sa plume comme une arme. Una arme qui peut même conduire sur le pré à six heures du matin, pour un duel, cette fois, sabre à la main. C’est le temps des Rubenpré et de leurs illusions perdues.

F. Xau créateur du Journal. Le reporter est à la Une

F. Xau créateur du Journal. Le reporter est à la Une

Éloge du reporter P.Giffard

Éloge du reporter P. Giffard

Chapitre IV. Impartialité et presse d’information

A la fin des années 1800, voici qu’entre en scène de façon grandissante, un personnage emblématique d’un nouveau journalisme : Le reporter, jusqu’ici méprisé, on l’appelle d’ailleurs petit reporter. Ils sont les « sieurs de va partout » ( Oui, les femmes sont rares) selon le mot de Pierre Giffard. Longtemps l’appellation du métier d’écrire dans le journal est restée si l’on peut dire non contrôlée. « Nouvellistes », « publicistes », « ligneurs »… Mais le vocable « reporter » est venu sceller la grande mutation du journalisme. Face au chroniqueur, au critique, le reporter a pour domaine l’information, le réel comme on aime à le dire aujourd’hui. Pendant des années, analyse le journaliste et écrivain Hugues Le Roux (Le temps 22 fevrier 1889) on l’avait tenu dans les humbles besognes du journalisme, on l’enfermait dans le fait divers. La volonté du lecteur qui, depuis le mouvement naturaliste ( Émile Zola en fut le chef de file), professe pour le document vraiment vrai, un goût très vif, a tiré l’homme qui va voir, de cette obscurité où il végétait, sans lettres et accidentellement sans orthographe. Aller voir, rapporter les faits, la promotion du document vraiment vrai, ce journalisme nouveau est donc tourné résolument vers l’information. Et nous voici de retour aux frontières de la question, être impartiale ou pas ? Aux confins seulement, car cette préoccupation est pour l’heure peu présente. En attendant, le changement de cap éditorial est si fort qu’il attise la colère des anciens, les tenants du journalisme doctrinaire. La haine qui est la leur exige de ne point reconnaître l’émergence de publications de nouvelles mais plutôt d’entretenir le sinistre constat qu’on est en présence d’un bazar de cancans, de commérage. Barbey d’Aurevilly , l’auteur des diaboliques avance un mot plus méprisant encore.  ( journal Le Nain Jaune 14 novembre 1867) « le petit renseignement ! le renseignement insignifiant ou bête, ou même faux, quelquefois infect, le renseignement quelconque, pour peu que cela ait nez ou même ombre de renseignement ! Le renseignement enfin qui vient par tout le monde, par le laquais, par le perruquier, par le concierge, et qu’on prendrait même du mouchard ».

. Avec l’avènement du reporter, aux yeux de l’écrivain polémiste, Le journalisme se perd, s’abolit, se meurt dans une mare...Le journalisme qui n’a rien compris à rien, et qui a abusé de tout, descend depuis des années les marches du grand escalier qui conduit à l’abîme. La réponse ne se fait pas attendre. Fernand Xau, le futur créateur du « Journal » fait mine de se poser la question (Le Voltaire 12 janvier 1881) : A quoi sert « le grand reportage ? », à rendre la physionomie intéressante, colorée, des faits et des hommes du jour pris sur le vif.  Les faits, sont donc bien au cœur de la mission du reporter selon Xau, et il ajoute : Il y a de l’intelligence, du dévouement dans la rude besogne du reportage… Il faut quelque peu de philosophie et de littérature. La rupture n’est donc pas radicale, une certaine empreinte littéraire demeure. Mais le rapport aux  faits est désormais primodial, et l’on peut remarquer que ni  la neutralité du propos , ni a-fortiori l’impartialité du compte-rendu des événements, ne sont évoqués dans les éventuels devoirs du reporter. Tout au plus, selon F. Xau,doit-il prendre garde aux jugements prémarturés, aux procès en diffamation ou pour fausses nouvelles. Cinquante ans après ce face à face, cette confrontation marque encore puissamment le journalisme français. En 1936, dans son bréviaire du journalisme Léon Daudet rédige une sorte de  profession de foi que ne renieraient pas nombre de nos contemporains.

« La polémique est l’âme du journalisme. Sans elle, et sans la doctrine qu’elle postule, l’organe le mieux renseigné du monde est inefficace… Si la presse n’est pas l’expression des mouvements et des révoltes de la conscience publique, de l’indignation contre l’injuste, de l’enlèvement dres scories, elle n’est rien qu’un enregistrement, morne et parésique des faits. » Ainsi la presse s’avère digne d’exister si elle prend ses distances avec les faits. Un comble !

C. Vauteil : « L’idée vaut mieux que les faits »

G. Bourdon : « D’abord l’info »

Chapitre V. L’idée face à l’info

Cette confrontation chronique/reportage traverse le journalisme depuis bien longtemps déjà. En rebroussant chemin, arrêtons-nous à la date du 25 juin 1925. « Mon film » est une chronique signé Clément Vautel. Chaque jour elle s’affiche à la Une du Journal. Ce jour là, il dresse un réquisitoire particulièrement violent  contre ce journalisme nouveau qui le navre au plus haut point. C’est la parution du livre d’un confrère qui provoque chez Vautel cette hire révélatrice d’un débat qui va bien au-delà d’une crise de grosse mauvaise humeur : « A l’en croire, la presse moderne sacrifierait btout au fait même l’idée et c’est pour lui un progrès. Erreur me semble-t-il…Il est vrai que, jusqu’en ces dernières années, la presse française américanisée à l’excès , a étranglé son esprit, son intelligence, sa raison avec des fils plus ou moins spéciaux. La discussion, le commentaire, l’idée prennent leur revanche sur la nouvelle, le télégramme, le fait brutal et bête. Et c’est ce ce revenez-y qui est un progrès, car l’information pour l’information est un mirage, voire assez souvent un mensonge, une duperie… » A sa façon, Vautel théorise sa position. Le raisonnement se veut imparable : L’idée prévaut sur le fait. La connaissance du fait devient donc  inutile. D’autant que rapporté, elle s’avère bien souvent être une fake news, comme on dit aujourd’hui. Et tout cela de s’affirmer avec la simplicité du « bon sens », comme un discours de post vérité avant l’heure. En hiérarchisant ce qui vaut d’être et ce qui ne l’est pas, Vautel ouvre encore davantage la ligne de fracture existante dans l’information en France. Plus loin encore dans le temps , le vieux monde de la chronique s’en prend aux modernes, les producteurs de faits. Nous sommes en 1923, deux hommes représentatifs des deux pratiques  rivales se font face. D’un côté le secrétaire général du syndicat des journalistes Georges Bourdon, un des premiers correspondants de guerre français. Face à lui, Marcel Boulenger, une plume de l’Action Fançaise. Et pour la petite histoire, médaille de bronze au fleuret aux JO de 1900. Précisément, sa lame sévit dans les Nouvelles littéraires d’octobre 1923 avec un titre à la Une : « JOURNALISTES ».

« Il va de soi que quiconque tient une rubrique de simple information, ne doit naturellement pas s’appeler un journaliste ; ou que du moins, s’il a peut être droit à ce titre c’est par abus. Il manque un mot dans la langue française, voilà » Et l’auteur du fielleux article d’attribuer cette fonction – à ses yeux une qualité – au seul « écrivain qui imprime dans les gazettes et les périodiques des commentaires sur les événements, les personnages et les idées du jour. » « Le journalisme a depuis ces temps évolué, rétorque G. Bourdon dans le bulletin du syndicat des journalistes, et nul n’ignore que c’est aujourd’hui l’information qui forme la substance d’un journal digne de ce nom… Combien de beaux « reportages » pour employer un mot du langage professionnel qui sont l’honneur du journalisme en ces trente dernières années ! »  La Fance possède à l’époque l’une des plus grandes presses mondiales, mais elle s’interroge pour savoir qui est journaliste et qui ne l’est pas. Paradoxe. On est donc encore bien loin de toute discussion sur le thème de l’impartialité.

James Gordon Bennett. Le New-York Herald.

Chapitre VI. Impartialité et presse US

En cette même année 1923, les États-Unis connaissent un tout  autre questionnement que son équivalent français.  Dans les années 1920, se constitue  l’American society of news editors ( société américaine des éditeurs d’information). Elle publie ses « 7 canons », autrement dit les 7 principes d’un code déontologique s’appliquant à la presse US. Le sensationnalisme de la Yellow press de Pulitzer fait l’objet de fortes critiques, il faut réagir. Alors , enfin serait-on tenté de dire après notre périple, voici que la quetion de l’Impartialité apparaît en tant que telle. Cette dernière occupant la cinquième position aux côtés de la responsabilité, la liberté de la presse, l’indépendance, la sincérié, la véracité, l’exactitude, l’équité et la décence. « Les journalistes doivent écrire sans parti pris ni opinion d’aucune sorte. Chaque histoire a toujours deux versions…  Il est du devoir des journalistes de les publier… » Ces prescriptions concernent directement l’exercice des journalistes dans un contexte de structuration politique.. Entre les pro et les anti fédéralisme, la bataille va longtemps se prolonger par journaux interposés. Cette bataille, c’est aussi une confrontation de conceptions des rôles joués par la presse. Un travail universitaire explique cette histoire.

En 2001, Leslie Leonard Lane, un spécialiste du sujet, a revisité tout cela avec sa thèse intitulée « un réexamen de l’ojectivité comme principe déontologique du journalisme américain. » A la lecture de cette passionnante recherche, on découvre donc tout un pan du passé du journalisme étatsunien. L’engagement partisan face à celui du journalisme d’information qu’il décrit, n’est pas sans rappeler le cas français. Toutefois, la grille des droits et devoirs déontologiques mis en place par les américains est plus évocatrice des grands principes qu’en France. Là encore, un peu comme chez nous, on apprend que la presse populaire et peu coûteuse, qualifiée de « Penny papers » a été déterminante dans la sortie d’une conception partisanne des journaux. Cette période qui va de 1801 à 1833, qualifiée « d’âge sombre du journalisme partisan » a peu à peu laissé la place à une montée en puissance du journalisme d’information, via une « neutralité de la presse pour le grand public. »

Ainsi, en 1835, James Gordon Benett définit la ligne de son tout nouveau New York Herald, fondé en 1835 comme une ode à l’impartialité sans que le mot n’y figure: « Notre seul guide sera le bon sens pratique, sain et concret, applicable aux affaires et aux sentiments des hommes engagés dans la vie quotidienne. Nous ne soutiendrons aucun parti, ne serons l’organe d’aucune faction ni d’aucune coterie, et nous ne nous soucierons d’aucune élection ni d’aucun candidat, du président jusqu’au salarié. Nous nous efforcerons de consigner les faits sur tous les sujets publics et pertinents, dépouillés de verbosité et de fioritures, avec des commentaires lorsque cela s’avère approprié, justes, indépendants, courageux et de bonne humeur… » Trente ans plus tard, la guerre de sécession va rudement mettre à l’épreuve ces engagements. La liberté de la presse en particulier va vivre là, certains de ses épisodes cruciaux. Dire la vérité des batailles dans un conflit interne à un pays, on imagine le défi que cela peut représenter pour la presse de ce pays. C’est pourtant ce qui fut fait et de façon déterminante pour la liberté de la presse outre-atlantique. Cette presse connaît des fonctions qui vont assez vite se définir. Elles sont multiples. Parmi elles, à grands traits, il y a le reporter, le rédacteur en chef et l’éditorialiste, personnage autrement plus important qu’en France. Il est précisément l’héritier du vieux journalisme partisan. L’éditorialiste  donne un point de vue que l’on souhaite argumenté, une forme d’expertise dans le débat national. Il incarne le média auquel il appartient. C’est sans conteste un important personnage de la scène médiatique. Avec lui, le principe d’impartialité est donc appliqué de façon « adaptée ». Tout repose sur le sérieux, la rigueur de ses démonstrations ou positions. Les États-Unis ont largement défini ce rôle. Entre le reporter et l’éditorialiste, c’est encore le relation aux faits qui est essentielle. L’un les rapporte, l’autre les interprête. En 1949, la « Fairness doctrine » fut adoptée par l’organe de régulation de la télévision et de la radiodiffusion étatsuniennes (FCC). La diversité des contenus comme des points de vue exprimés dans ces contenus devenait un impératif. L’éditorialiste comme le reporter étaient concernés par cette disposition qui fut renforcée en 1969 quand la cour suprême reconnut la constitutionalité du principe d’impartialité. Le thème vaut que l’on aille au bout de son histoire singulière ; elle est symptomatique. La fairness ne fut que rarement appliquée en tant qu’exigence. Néanmoins,

lorsqu’il fut envisagé ensuite de garantir cette même impartialité par une divrsité de la propriété des médias au moins au niveau local, en 1978 la cour supême approuva cette mesure. Mais dans les années 80, cet édifice s’effondra. La déréglementation fut la plus forte. David Pritchard qui analyse toute cette trajectoire dans son article intitulé La responsabilité de l’information aux USA à l’ère d’internet, précise : Le directeur de la FCC, Mark Fowler, – qui avait déclaré que : « La télévision n’est qu’un grille-pain avec des images » – commença à défendre l’idée que la compétition économique non-réglementée était le meilleur moyen de garantir la diversité de points de vue plutôt que de contrôler les contenus et de fixer des limites au nombre de médias qu’une seule entreprise pouvait posséder. » La fairness est donc désormais à l’abandon. La FCC a renoncé à ses pouvoirs d’encadrement et Pritchard ajoute « un journalisme sans éditeurs et sans standards traditionnels, un Wild West de l’information et de l’opinion règne désormais sur le web. La responsabilité telle que cette notion était appréhendée au XXè siècle n’existe plus. »

Chapitre VII. Chartes et impartialité

En France, les débats déontologiques ne portent pas vraiment sur les mêmes notions débattues aux USA. L’histoire et les institutions des deux pays dictent peu ou prou leurs préoccupations en matière de déontologie. A Paris, l’impartialité apparaît tardivement au regard de sa forte présence, comme on l’a vu, dans les chartes et dispositions adoptées à Washington ou New-York. Au sortir de la première guerre mondiale, la première charte déontologique française rédigée par les membres du «syndicat des journalistes » alors naissant, date de 1918. Ce fut une première mondiale. Seul, l’État du Kansas s’était doté d’une modeste charte de la presse. Le journalisme  d’information vivait alors une crise majeure. Les mensonges de la propagande pendant la « grande guerre », le bourrage de crâne, comme on l’a appelé, avait écœuré le grand public. Les scandales financiers comme l’affaire des emprunts russes portèrent un coup puissant à la confiance des lecteurs envers leurs journaux. La charte de 1918 est donc une tentative de reconquête, « de redressement moral considéré comme une priorité » comme cela fut dit. La formule est connue, « Un journaliste digne de ce nom » introduit la liste des devoirs auquel est soumis le professionnel de l’Info. Le mot responsabilité est le premier cité, puis sont égrenées différentes situations et obligations censées cadrer dorénavant la pratique d’un métier si décrié. Mais à aucun moment, le principe de l’impartialité n’est évoqué. En cette période de fin de grande guerre, Il semble hors de propos. Et il en sera de même, à la veille du second conflit mondial en 1938. Le préambule de « La déclaration des devoirs et des droits journalistes » de Munich en 1971 souligne le droit à l’information, la libre expression, et la critique comme une liberté fondamentale de tout être humain. Dix devoirs essentiels du journaliste suivent, parmi lesquels le respect de la vérité, la liberté de l’info, du commentaire… Mais toujours pas d’impartialité. Il faut attendre 40 ans plus tard, pour voir apparaître le refus de la prise de parti dans un texte majeur. En 2011, la charte d’éthique professionnelle des journalistes affiche l’impartialité après les principes de responsabilité et de dignité des personnes,  : « Un journaliste digne de ce nom… tient l’esprit critique, la véracité, l’exactitude , l’intégrité, l’équité, l’impartialité pour les piliers de l’action journalistique ». Cette déclaration des éléments constitutifs de l’identité journalistique, vient après un moment décisif de l’histoire de l’information en France. L’immédiat après seconde guerre. Il fut l’occasion en quelque sorte de « redémarrer » au début de toute les séquences précédentes. Et Christin Delporte  d’affirmer qu’à cette époque, « c’est un nouvel esprit qui souffle sur la presse, avec la quasi élimination des journaux d’information générale, l’hégémonie des publications doctrinaires ou engagées » En somme un total revirement après l’ère du mensonge, et de la propagande du gouvernement de Vichy.

 


8 septembre 1944, Albert Camus signe  dans Combat un article sur le rôle du journalisme

Chapitre VIII. Les espoirs d’après-guerre, le service public

A la Libération, la plupart des grands journaux ont disparu, sauf une poignée d’entre eux. Les temps apparaissent donc propices à une redéfinition du journalisme et de ses pratiques. Sauvegarder les valeurs de la Résistance, c’est la grande mission du moment. Dans cet ordre d’idée, la notion de service public semble prendre une place importante. Elle présente même les attributs d’une valeur cardinale issue de la résistance. En tout cas, elle résume l’esprit de ce mouvement de fond. Chacun , bien sûr possède sa vision des choses, mais à nouveau se pose la question du rapport aux faits, de la place assignée au seul récit des événements versus celle que l’on attribue à la prise de position. « L’information telle qu’elle est fournie aux journaux et telle que ceux-ci l’utilisent ne peut se passer d’un commentaire critique. C’est la formule à laquelle pourrait tendre la presse dans son ensemble. » L’affirmation est d’Albert Camus dans un retentissant article de Combat le 8 septembre 1944, intitulé « Le journalisme critique ». L’écrivain journaliste, préconise comme une pédagogie de l’information. Et de donner des exemples : les journaux la mettraient en œuvre, en évoquant les conséquences d’un événement, ou en mettant l’accent sur la crédibilité accordé à ce dernier en juxtaposant deux versions différentes  données par les agences de presse. « il est un autre apport du journaliste au public. Il réside dans le commentaire politique et moral de l’actualité…Il peut être bon de noter au jour le jour la réflexion d’un esprit… Certes le goût de la vérité n’empêche pas la prise de parti… Mais il y a un ton à trouver sans quoi tout est dévalorisé. »

Ainsi selon Camus, la vérité peut-elle s’accomoder de la prise de parti. Tout cela parce que selon lui, le journalisme doit se présenter comme un appareil critique de lui-même et de ce qu’il relate. La neutralité et sa consoeur l’impartialité ne sont aucunement convoquées dans cet appel. La sortie d’un terrible conflit ne conduit donc pas pour lui vers l’objectivité du non-engagement, tout au contraire…

Au regard de la période contemporaine, la profession de foi de l’auteur de la Peste, est étonnante. Camus préconise une attitude critique du journalisme, alors que désormais, cette même recommandation se tourne vers le public via l’éducation aux médias. L’esprit critique comme on l’invoque sans cesse. Au passage, il est regrettable que personne ne rappelle le vaste éclat de rire critique de Julien de Samosate. Ce « greco-romain » a publié un texte intitulé « Histoire véritable » . Il y affirme qu’il est le seul à dire la vérité, ce que ne font ni Hérodote, ni Thucydide… Et pourquoi ? Parce qu’il est le seul à affirmer qu’il ne fait que mentir, qu’il n’a ni vu ni vécu les cchoses dont il parle.

Mais revenons à l’après-guerre. Si ce besoin d’esprit critique est ressenti avec une telle force, c’est que de toute évidence, les mots d’odre issus de la Libération n’ont pas fonctionné. La démocratie connaît là un redoutable péril. Citoyens et journalistes s’observent et vivent une relation tumultueuse. C’est bien connu, et depuis bien longtemps déjà, la relation de confiance est loin d’être au mieux. Il est vrai qu’une déferlante a brutalement aggravé la situation.

Le numérique a permis une explosion stupéfiante des contenus. Et chaque jour, il rend de façon toujours plus indispensable l’apprentissage critique de tout un chacun à la fois en tant que producteur d’éléments d’info ( au sens large, images et textes) ou en tant que consommateur. Et là encore dans ce champ sans fin, de mots et d’images, la tendance est loin d’être à l’impartialité. La prime est à son contraire.

La radio de service public, première à être soumise à un devoir d ‘impartialité

Chapitre IX. L’impartialité, un consensus

On l’a vu, à la Libération, les exigences déontologiques bâtissent les idéaux d’un journalisme que l’on souhaitait régénérer. Quatre ans après Camus, le premier janvier 1948 dans la Revue de Paris, le journaliste  Pierre Bourdan fait paraître un article intitulé « Le drame du quatrième pouvoir : la grande presse ». « Il est sans danger dit-il qu’un parti subventionne un journal…pourvu que le lecteur soit averti. Le lecteur est prévenu, il est sur ses gardes. Il ne lit que pour militer…C’est par contre un acte malhonnête que de présenter comme « quotidien d’informations » un journal qui servira des intérêts bien définis… » On devine l’ombre de l’occupation planer encore sur le pays. Il s’agit de se préserver des contrefaçons comme des risques de propager à nouveau les idées qui ont conduit à la grande catastrophe mondiale. Le sentiment d’une précarité pour la démocratie est sous-jacent. Aussi Bourdan suggère-t-il d’encadrer fortement la fonction de journaliste. Il faut assène-t-il qu’une « profession d’aussi grande conséquence pour l’État et le pays soit scrupuleusement régie par la difficulté de son accès, la rigueur de ses exigences, la sévérité de son code… »

Ce code ne verra pas le jour en tant que tel. Pas plus qu’une institution morale de la profession dont certains rêvaient.  En revanche les chartes éthiques et déontologiques ne vont pas manquer. Toutefois, un statut très officiel le 1er mars 1949 va évoquer en toutes lettres le devoir d’impartialité. Comme le précise C. Delporte, c’est du côté des ondes publiques, que cela va se passer. Les journalistes de la radidiffusion française seront « clairement considérés comme une catégorie spécifique de la corporation, soumise à des devoirs moraux particuliers (objectivité, impartialité) qui découlent de la mission de service public. » comme on le voit les aspirations furent fortes et néanmoins déçues. Aujourd’hui l’impartialité figure comme une préoccupation essentielle au journalisme dans nombre de textes nationaux et européens. A titre d’exemples, en France, la loi du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication la stipule en toutes lettres dans son article 3-1 sur les pouvoirs du CSA : « Il assure l’égalité de traitement ; il garantit l’indépendance et l’impartialité du secteur public de la communication audiovisuelle ». Quant au conseil de l’Europe, en 2022, il reconnaissait « le rôle important des médias de service public (MSP) pour défendre le droit fondamental à la liberté d’expression et d’information, conformément à l’article 10 de la Convention européenne des droits de l’homme. » Et d’ajouter : « En vertu de leur mandat, les MSP sont une importante source publique d’informations impartiales et d’opinions politiques variées. »

Charles Prestwich Scott, Le Manchester Guardian « Le commentaire est libre mais les faits sont sacrés »

Chapitre X. L’impartialité, définir l’information

Après de nombreuses décennies il y a donc consensus sur l’usage du mot Impartialité en tant que devoir, assigné aux médias et tout particulièrement à ceux du secteur public. Mais de quoi s’agit-il concrètement ? On l’a vu cette notion se définit par rapport à l’élément premier de l’information, à savoir les faits. C’est dans sa relation aux faits que se caractérise l’exercice d’un média, son identité réelle. L’histoire de la presse française montre assez l’attitude ambivalente à ce sujet. Bien plus, dans un premier temps, cette dualité souvent exprimée comme celle de l’idée face aux faits est celle d’une franche opposition. A telle enseigne – on l’a vu – que fin XIXé début XXè siècle, le camp de l’idée vient nier l’importance voire l’existence même des faits. (cf…)

Pour sa part, le camp de l’information, n’est pas en reste. Il va réduire de facto peu à peu, ce que les représentants de l’école doctrinaire de la presse appelaient les articles de fond. Dans le monde ango-saxon, cette confrontation a donné naissance à une prise en compte, une institutionnalisation des rôles de Chroniqueur/éditorialiste, et de reporter, tous soumis à une même règle. Une règle précisée par un important épisode de l’histoire de la presse britannique qui résume cette vision du journalisme. Dans un essai de 1921 marquant le centenaire du Manchester Guardian, (alors qu’il en était le rédacteur en chef depuis près de cinquante ans), Charles Prestwich Scott eut cette expression restée célèbre sur le rôle d’un journal : « le commentaire est libre, mais les faits sont sacrés ». Sachant bien sûr, que « la mission première » du journal est de rapporter des informations exactes. Le commentaire quant à lui, devant « être franc ». « Il est encore mieux d’être juste » ajoutait le patron de ce qui deviendra le Guardian. L’impartialité ou plutôt dans le cas présent, la Fairness, est donc de mise dans ce journalisme. Soit, mais quelles sont les pratiques qui caractérisent ces figures d’un même monde, celui de la presse ?

Le media présenté comme lieu de production du débat d’idées a pour moteur le jugement. Il est politique, moral, il qualifie, il assène. Il n’a nul besoin de sortir de ses propres locaux. Il fait venir à lui, les paricipants à la controverse. Il est donc sédentaire. Il convoque par ailleurs tous les éléments susceptibles d’enrichir l’échange, images, schémas… Les éxperts de tous ordres fournissent le gros de ses troupes.

Le média présenté comme lieu le production d’informations, a pour moteur l’enquête. Son personnage essentiel est le reporter. Ce dernier part sur le terrain qui, de par la présence du journaliste, devient le lieu de l’événement. Sa forme d’expression est celle du récit. Soit, il s’agit d’une narration où il se met lui-même en scène à l’occasion par exemple d’un fait divers. Soit, il expose les éléments d’une problématique, de ce qu’on appelle cette fois, un fait de société. L’investigation est une forme approfondie de l’enquête. Son but est de dévoiler des éléments que d’aucuns préfèrent garder secrets ou du moins discrets.

Les deux types de production journalistiques sont donc bien différents lorsqu’on les détaille. Pourtant l’un et l’autre revendiquent faire de l’information. Comme janus est tout à la fois, dieu des entrées et sorties, des commencements et des fins, le journalisme serait traversé par ce dualisme. Cette ambiguité est d’autant plus répandue que le vocable information est défini soit par une tautologie du type « action d’informer ou de renseigner » soit par les critères de l’intérêt public, du  caractère factuel de la circonstance ( différence avec  l’opinion) et de la vérification.

Dont acte, mais les techniques, les usages qui conduisent à « établir les faits » – ce qui est rappelons le, considéré comme l’activité cardinale des médias d’information – à l’aide du reportage, ou de l’entretien, rien de tout cela n’est mentionné. Un peu comme si l’artisan menuisier n’évoquait à aucun moment les gestes du métier, le tenon, la mortaise, le chevillé et plus largement l’ébénisterie. Ces précisions n’ont rien de dérisoire, elles permettent de définir – y compris statistiquement par le repérage et le recensement  des techniques utilisées – le média qui revendique l’une ou l’autre des catégories, média d’opinion ou d’information. Elles apportent également une issue satisfaisante aux réponses de type circulaire pour définir les médias, type « les médias d’info sont ceux qui informent ». De même pour les définitions si larges qu’elles ont bien du mal à cadrer leur sujet, en embrassant « toutes les activités qui au moyen de l’écrit, la parole ou l’image… du son, ou te tout autre signe… contribuent à rendre public des faits.

Hanna Arendt

C’est ainsi qu’il est peut-être possible de répondre au souhait formulé au moment des états généraux de l’information, « inscrire dans la loi une définition plus précise des chaînes d’info ou des programmes qui concourent à l’info. » Cette étape constitue le péalable au champ d’application d’un principe d’impartialité, puisque cette dernière n’est pertinente qu’en relation avec les faits. Que devient alors ce principe appliqué à la presse d’information ? La philosophe et journaliste allemande Hanna Arendt fournit quelques éléments de réponse dans son ouvrage « Juger, sur la philosophie politique de kant ».  « On accède à l’impartialité, écrit-elle, en prenant en compte le point de vue des autres ; l’impartialité ne résulte pas d’une position supérieure qui, parce qu’elle se situe hors de la mêlée, trancherait la querelle » Arendt appelle cela la pensée élargie. Elle ajoute, « tous les préjugés et émotions ne peuvent servir d’arguments et de motivations. Être impartial revient donc à trier dans ce qui fait notre subjectivité, entre ce que l’on communique pour le partager et ce qui doit rester de l’ordre de l’intime. En somme, le reporter redécouvre là sous une autre forme, son devoir de choisir les mots, les sons, les images… Dès lors, le bon reportage, c’est celui qui pratique les meilleurs choix. C’est simple et si complexe. Rien à voir donc avec la neutralité qui suppose le retrait absolu.

Et qu’en est-il du média d’opinion dans sa relation à l’impartialité. La contradiction peut n’être qu’apparente. Certes, le pluralisme exige pour sa part une mesure des interventions des uns et des autres. Ce respect de la diversité équilibrée est un premier garant. Mais là encore, c’est auprès d’un historien sociologue que l’on peut trouver une source de réflexion. Pierre Rosenvallon a rédigé un livre intitulé « la légitimité démocratique ». L’historien sociologue évoque le principe même d’un comportement impartial. « Il peut écrit P. Rosenvallon, revêtir une dimension représentative par le souci qui l’anime de bien prendre en compte toutes les données d’un problème et de ne négliger aucune situation. » Il poursuit, « l’impartailité est ici vigilance, présence active au monde, volonté d’en donner la représentation la plus fidèle possible. »

Voilà bien ainsi située la mise en œuvre de ce principe. Il est bel et bien une composante de notre démocratie. Et Rosenvallon de parler d’une « légitimité de l’impartialité » possible donc pour le média d’information comme pour le média d’opinion. Tous les deux chacun à leur façon, facilitant la possibilité de construire une autre façon de débattre, tient à préciser l’auteur des « Institutions invisibles ». Un tel enjeu vaut bien que l’on s’éloigne de la seule prévention de la fake news. Cette dernière est omniprésente, elle obnubile. Certes, l’actuelle guerre de l’info tous azimuts vaut qu’on la considère, mais elle suggère que l’information n’est définissable que par son contraire et jamais par elle-même. Un sentiment d’accablement peut alors être ressenti à juste titre. Comme si pour enseigner la peinture on ne s’intéressait qu’aux faussaires. Triste dépréciation d’une fonction clé des sociétés modernes. Justement, quand les maisons brûlent, quand les cathédrales partent en fumée, nous savons mobiliser les énergies, et retrouver les gestes fondamentaux qui restaurent et permettent d’aller de l’avant. Le journalisme n’attend que cela. Ce dernier est de plus en plus conscient que, pour être certes indispensable, le débunkage, la chasse au faux, ou à la contrefaçon, ne sont pas suffisants. C’est bel et bien la question des faits qui est ici à nouveau posée, celle du rapport au réel. Car le voilà désormais en cœur de cible. D’où l’importance politique majeure d’une presse impartiale. Qui n’est pas l’éloge du fameux « quart d’heure pour l’un et pour l’autre ». Qui n’est pas l’insupportable démonstration partagée à parts soigneusement égales, d’une terre ronde pour les uns et plate pour les autres. En somme, la pseudo neutralité d’un journal officiel du monde, aussi palpitant qu’une feuille d’impôt. Ou encore, la neutralité du rapport clinique qui enregistre la mort prochaine d’un patient, sans sourciller. L’impartialité n’est pas davantage l’écho pur et simple donné au brouhaha, au vacarme des réseaux. L’impartialité est une exigence simple et complexe, forte et fragile, toujours courageuse. Le courage de la vérité comme un philosophe l’a proclamée. Et cela partout et en toutes circonstances, même et surtout aux États-Unis. Cette anecdote à titre d’exemple : C’était en 1861 en pleine guerre civile. A la différence du reste de la presse, le New-York Herald de Gordon Bennett annonça en Une la lourde défaite des soldats de l’armée fédérale. Les autorités de l’époque lui reprochèrent d’avoir mis son propre camp en difficulté. Bennet était en effet un démocrate. Les accusations étaient lourdes et multiples, de la publication de fausse nouvelle à la connivence avec l’ennemi. Une commission d’enquête (déjà) fut réunie à la demande du patron de presse qui exposa en détail toutes les pièces du travail d’enquête réalisé par les équipes de son journal. Face à un tel luxe de preuves, le ministre de la guerre de l’époque rendit hommage à Bennet, le félicitant pour son patriotisme. Un exploit d’impartialité. On imagine mal l’équivalent de nos jours. D’autant que la déferlante numérique crée de toutes pièces ( à conviction passagère) une, des vérités du moment. Un bras d’honneur administré à la réalité, où le mot impartialité n’a pas lieu d’être puisque les faits ont déserté ce champ de publication mondiale de mots et d’images. Et pourtant au beau milieu de ce gaz informationnel, il y a toute une jeunesse, elle aussi mondiale. En rupture avec un vieux monde oublieux de son histoire et de ses préceptes, ces passionnés qui s’emploient à renouveler les choses. Ils vont, ils se montrent, ils racontent…Et ils le font sans demander quelque autorisation que ce soit.. Ils ont bien raison.